revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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Montréal et les saisons: penser la ville dans son climat

Félix Roy

Futur diplômé en design de l’environnement à l’École de design de l’UQAM, Félix-Antoine M. Roy porte un intérêt particulier aux rapports qu’entretiennent les disciplines du design avec la ville saisonnière. Il s’intéresse plus précisément à l’influence qu’ont les facteurs régionaux et climatiques sur la culture architecturale et les modèles urbains.

« Climatic factors have been ignored for far too long. As a result, there has been a destruction of both cultural traditions and regionalism in design. Diverse private interests are replacing public culture, which is, regrettably, slowly disintegrating. »

— Norman Pressman1

 

Les écarts de température de plus en plus fréquents que nous subissons chaque année nous obligent à vivre des périodes d’adaptations climatiques de plus en plus courtes. Il n’y a pas de doute, nous vivons dans une ville au climat extrême. Qu’en est-il de nos capacités à raisonner avec ces changements ? Pensons-nous la ville et son architecture par et pour les saisons ? Il est essentiel pour Montréal, où les changements sont de plus en plus contrastants, de prioriser une approche architecturale et urbanistique qui profiterait de ces normes climatiques afin de réfléchir à un nouveau paradigme de la ville saisonnière.

 

Malheureusement, encore trop peu d’exemples démontrent une réelle volonté d’établir un meilleur dialogue entre les conditions climatiques locales et la ville. En hiver, la neige est traitée comme un déchet que l’on entasse comme on le fait pour les poubelles, sans réfléchir à son potentiel une fois accumulée. On laisse les rues et les trottoirs à vif sachant que les gels et dégels de plus en plus fréquents favorisent la formation de glace qui demande l’ajout d’un surplus de fondants. Le printemps, la ville est sale et les voitures agitent la poussière du gravier qui se mêle au vent. Une fois l’été en place, on climatise systématiquement tout pour tolérer les périodes de canicule, mais on continue d’asphalter les stationnements et de goudronner les toitures. Ainsi, on favorise les îlots de chaleurs au point d’augmenter la température à certains endroits de la ville de près de 5 à 10 degrés par rapport à la moyenne environnante.2 Ces exemples démontrent comment les saisons en ville bousculent les commodités d’une vie contemporaine. Nous voulons tous une ville propre, une ville salubre, une ville accessible, une ville organisée, une ville efficace, mais le désir de vouloir conserver l’image cosmopolite de Montréal entraîne le risque de réfléchir la ville en-dehors de son contexte climatique.

 

Il fut un temps où l’hiver demandait une organisation personnelle, familiale et communautaire complexe des ressources énergétiques et alimentaires afin de traverser cette saison sans problème. Le « cannage », la fermeture de la cuisine d’été ou l’entreposage du bois de chauffage étaient des activités normales et essentielles en préparation à la période froide. Aujourd’hui, la ville nous permet de nous organiser autrement. Les avancées technologiques, la responsabilité du déneigement léguée à la municipalité et la disponibilité abondante de produits alimentaires frais sont des facteurs qui ont permis aux citoyens de ressentir de moins en moins les effets indésirés de l’hiver. Par contre, ces changements ont eu des effets pervers sur la perception que nous avons de cette saison en évacuant aussi les phénomènes positifs associés aux cycles saisonniers. Cela a certainement contribué à réduire notre capacité d’adaptation, en plus d’alimenter le discours négatif qu’entretiennent aujourd’hui les médias, les détracteurs de l’hiver et les « snowbirds » sur une période qu’ils qualifient d’infernale.

 

Pour une approche phénoménologique de la ville

 

« L’atmosphère agit sur notre perception émotionnelle. C’est une perception d’une rapidité inouïe et qui nous sert, à nous autres êtres humains, apparemment pour survivre. »

— Peter Zumthor3

 

Quelles sont les qualités sensorielles de notre ville ? Quelle place donnons-nous à la tactilité, aux odeurs et aux sons ? Dans un contexte où la ville peut être réfléchie comme un appareil pouvant filtrer et contrôler les relations entre ses habitants et les conséquences de notre climat, une approche phénoménologique de la planification urbaine et de l’architecture pourrait nous permettre de vivre en diapason avec nos saisons. Notre corps en entier vit la ville et cela a un impact sur notre humeur, nos nerfs et nos muscles. Si nous continuons d’évacuer les saisons de notre ville comme nous le faisons actuellement, que restera-t-il de ces atmosphères saisonnières qui se succèdent et dont les qualités uniques caractérisent notre climat local ?

À Montréal, la ruelle est un exemple extraordinaire d’aménagement qui a le potentiel de nous reconnecter avec notre climat et de réduire les impacts négatifs de la vie urbaine. En effet, l’abondance de la végétation dans une ruelle de qualité permet de concentrer, en plein cœur d’un quartier, des phénomènes qui sont normalement observables en grande quantité seulement dans les parcs ou à l’extérieur de la ville. Il suffit de l’emprunter et de se poser près d’un arbre pour apprécier les nombreuses sensations qui s’y rattachent ; l’odeur des fleurs du printemps, le chant des oiseaux y logeant, la fraîcheur de l’air en temps de canicule, les couleurs des feuilles à l’automne, l’odeur de la décomposition végétale au sol, la protection contre les vents froids de l’hiver, etc. Quiconque s’y promène ressent subitement la ville qui se referme sur elle-même. Les bâtiments qui s’élèvent de chaque côté offrent une barrière contre les bruits et la faible présence automobile nous permet de profiter  d’un des derniers espaces urbains où l'automobile n’est pas reine. Le programme des « Ruelles vertes » démontre que les citoyens ont compris l’importance de ces espaces publics de qualité. Il serait grand temps pour la ville de s’intéresser à cette typologie unique afin de l’utiliser comme un laboratoire d’expérimentation qui pourrait avoir un impact majeur sur la planification urbaine future de Montréal.

 

Pour une approche bioclimatique de l’architecture

 

« If the climate is not part of the early design phase, it will not influence dominant factors such as form and typology and will require subsequent technical means in or on the building to compensate. »

— Christian Hönger4

 

La maison vernaculaire québécoise, construite sans architecte, est l’exemple d’un savoir-faire constructif dont la forme, l’implantation et la matérialité étaient directement influencées par le cycle saisonnier, le climat local, le territoire et le budget. Ces nombreuses contraintes ont obligé les nouveaux arrivants à faire preuve d’inventivité afin d’adapter graduellement une architecture française à un climat complètement nouveau. Par exemple, les toits en pente légèrement curvilignes qui permettaient de laisser écouler l’eau de fonte conservaient la neige afin de l’utiliser comme un isolant naturel. L’architecture s’inscrivait alors dans un processus évolutif où de nombreuses observations et expérimentations ont permis de raffiner les techniques de construction. Aujourd’hui, il est étonnant d’observer comment la forme architecturale reste figée pendant que nous concevons des systèmes technologiquement plus complexes afin de contrôler ces mêmes facteurs externes.

 

À Montréal, comme beaucoup d’autres villes, l’architecture est principalement réfléchie comme une boîte de plus en plus étanche, perforée à certains endroits (ou entièrement vitrée) afin de laisser passer le seul élément qu’elle semble désireuse de filtrer : la lumière. Les autres effets climatiques sont contrôlés à l’aide de systèmes parasitaires qui agissent comme les prothèses d’une architecture défaillante et mésadaptée aux conditions locales. Les nouvelles constructions restent encore ancrées dans une vision moderniste d’une architecture universelle, internationale et non contextuelle, dont la viabilité dépend entièrement du bon fonctionnement de ces systèmes. L’architecte d’aujourd’hui se retrouve alors ahuri devant ces technologies de plus en plus sophistiquées dont il se sait dépendant. Il reconnaît que sans elles, sa boîte de verre ou de béton reste inapte à négocier avec les conditions locales et ne propose que très peu de réponses architecturales au climat.

 

Ce « divorce entre l’architecture et la technologie », si bien décrit par le critique d’architecture Reyner Banham (1969) 5, survient dans un contexte où le besoin d’une approche bioclimatique de l’architecture à Montréal se fait criant. Dans un essai publié en 2013, Christian Hönger et Roman Brunner suggèrent que l’architecture et la technologie devraient être transformées en « un processus de conception interdisciplinaire », où la technologie servirait comme source d’inspiration à l’architecture, et non comme un remède à une conception défaillante6. Cela permettrait une réduction de la demande en énergie et contribuerait grandement à l’expression d’un langage architectural cohérent en réponse à nos changements saisonniers. Certains peuvent penser que le design durable dans la conception architecturale marque un pas dans cette direction. Malheureusement, le climat reste toujours perçu et abordé comme un problème et non comme un facteur pouvant favoriser une évolution formelle, fonctionnelle et esthétique. Pour Hönger et Brunner, l’industrie du développement durable tend encore à prioriser des solutions rapides et techniques au profit d’une réelle réflexion sur l’architecture et le design7.

 

L’architecture et la planification urbaine auront toujours un rôle décisif à jouer sur notre appréciation des saisons dans la ville. Il est possible et nécessaire d’aménager et de construire la ville en portant une réflexion profonde et intelligente sur les phénomènes climatiques s’y déroulant afin de donner un sens à la ville saisonnière. Un changement de mentalité en design doit concorder avec un changement dans le discours que nous portons sur les saisons en général. Pour l’instant, la pensée dominante est une pensée principalement influencée par les villes sudistes où les changements saisonniers se font beaucoup moins contrastés et les étés beaucoup plus longs. Sur ce fait, le professeur canadien Norman Pressman dresse un portrait très juste de cette mentalité :

 

Urban canadians are unusual people. They live in what approaches a subarctic climate for nearly five months of the year, but possess a «summer mentality» that tries to deny the existence of winter – the true season of the north.8 

 

Nous avons l’opportunité de vivre dans une métropole aux conditions uniques qui pourraient être célébrées et non refoulées. Tous ont expérimenté les conséquences suivant une importante tempête hivernale ; plusieurs se permettent d’arriver en retard au bureau, le système de transport en commun fonctionne au ralenti, les écoles ferment leurs portes et les routes sont momentanément désertes. Il n’existe aucune autre force majeure aussi récurrente qui ralentit autant le rythme effréné de la ville contemporaine. N’y a-t-il pas, durant ces quelques jours, la chance d’être confronté à une rare et agréable accalmie urbaine ? Il n’est pas surprenant de voir les enfants être les premiers à vouloir profiter de ce congé forcé pour aller tester la consistance de cette nouvelle neige abondante.

 

___________

 

1 Norman Pressman, Sense of the City: An Alternate Approach to Urbanism (CCA, Lars Müller Publishers, 2005) 140.

2 Philippe Anquez et Alicia Herlem, Les îlots de chaleur dans la région métropolitaine de Montréal : causes, impacts et solutions (Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, ESG UQAM, 2011) 5.

3 Peter Zumthor, Atmosphères (Birkhäuser, 2006) 13.

4 Christian Hönger, Climate as a Design Factor (Quart Publishers, 2013) 9.

5 Reyner Benham, Architecture of the Well-Tempered Environment (University of Chicago Press, 1969)

6 Christian Hönger et Roman Brunner, Climate as a Design Factor (Quart Publishers, 2013) 16.

7 Ibid, 14.

8 Norman Pressman, Sense of the City: An Alternate Approach to Urbanism (CCA, Lars Müller Publishers, 2005) 135.s