revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

site en

construction

Manifeste du non-sens

Hanna Alibay

Hanna Alibay est candidate à la maîtrise en urbanisme de l’Université de Montréal et élève-avocate à la Haute Ecole des Avocats Conseils (HEDAC) à Versailles, en France. Son projet terminal porte sur la gouvernance des espaces publics à Montréal. Elle recherche, dans sa pratique, à mêler droit et urbanisme pour des modèles de cadres normatifs plus adaptés. Elle est également engagée dans de nombreux projets étudiants comme l’organisation de charrette et la création de la présente revue qui, pour elle, semble apporter le sens qu’elle recherche à donner à l’évolution dans son environnement.

Après le manifeste sur l’utilité de l’inutile, dans lequel Nuccio Ordine questionne l’inutile dans les pratiques humaines, l’inutile est-il utile en aménagement ? (Ceci n’est pas un exercice de diction.)

Dans son manifeste, Nuccio cite Abraham Flexner (1939), qui octroyait à l’art une « utilité insoupçonnée » et pour qui certaines formes de pratiques, qui n’ont pas d’utilité brute, peuvent avoir du sens. Ce sens vient de l’appréciation qui en ressort, de l’approche sensible qui en découle.

Ainsi pour les objets, les bâtiments et les espaces, il est nécessaire de laisser place à l’inutile. Ces disciplines répondent à des objectifs pratiques. Pour autant, elles bâtissent, définissent l’espace dans lequel une société évolue. Les déplacements, les usages, l’organisation spatiale et temporelle, les lieux de vie, de détente, sont dépendants de la façon dont nous concevons l’espace.

 

L’urbanisme, le design urbain et l’architecture imprègnent la société de leur vision. Le sens donné à nos pratiques, les théories que nous décidons de mettre en œuvre, nos idéaux et nos sensibilités interfèrent avec notre sens critique. En prenant du recul sur nos disciplines, nous pouvons nous interroger :

 

Penser l’espace est-il le contraindre? Comment penser l’espace sans le prédestiner à un usage particulier?

La notion de genius loci, ou esprit du lieu, reflète la « prise existentielle » (Norberg-Schulz) d’un lieu, la façon dont il est représenté, vécu et ressenti. Cette notion va bien au-delà de l’aspect pratique ou utile du lieu. Les pratiques actuelles de l’aménagement viennent comprendre un espace pour y intervenir sans le dénaturer. Toutefois, cette pratique peut avoir son versant : l’esprit du lieu est ce qui ressort de son histoire, de son vécu et de sa perception. Rechercher à mettre de l’avant un esprit du lieu dans un aménagement reviendrait alors à le définir, voire à l’imposer.  Quelle approche faut-il adopter?

 

Le manifeste du non-sens n’est pas une critique de nos pratiques, mais un appel à la réflexion, à une prise de recul sur ce qui nous anime. Nos intentions sont louables, mais le sens qui teinte nos projets et nos créations les prédispose à un effet voulu. Ce sens qui nous anime n’est pas universel. Nous le voyons avec les aménagements de plus en plus adaptés à la protection de l’environnement. Il est nécessaire de se questionner sur le choix que nous faisons  concilier le but poursuivi dans notre démarche à une certaine neutralité et universalité, ou l’affirmer en connaissance de cause. Une concession de nos valeurs n’est pas la solution. Être conscient de leur influence est un point de départ. 

 

Comprenons non-sens non pas comme un défi au bon sens, mais comme la recherche de ce que serait une création à laquelle nous laisserions la liberté à l’usager d’en donner le sens qu’il veut. En termes d’aménagement d’espaces, la réappropriation de friches industrielles est un exemple parlant de cette liberté. Les notions d’appropriation et de flexibilité de l’espace sont les intrants à la liberté de sens qui en découlerait. La souplesse d’un aménagement, d’une intervention sur l’espace est la mesure de conciliation entre notre geste de professionnel et la liberté laissée à son appropriation.

 

Le manifeste du non-sens est en réalité un manifeste de la prise de recul du professionnel. Le sens de ma pratique est l’honnêteté  : reconnaître que la pure neutralité n’existe pas, et se départir d’une part de ses propres sensibilités.