revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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La circulation urbaine

Antoine Dussault St-Pierre

Antoine Dussault St-Pierre est étudiant à la maîtrise en études littéraires, profil création, à l’UQAM depuis 2019. Il écrit principalement de la prose narrative. Dans le cadre de son mémoire, il s’intéresse à la façon dont les découvertes de la physique moderne, soulevant des enjeux philosophiques prégnants depuis l’Antiquité, peuvent informer une pratique créatrice marquée par un rapport « double » à la réalité. Son écriture entretient à cet égard des liens étroits avec la littérature scientifique, dont elle s’inspire tout en l’inquiétant. La tension existentielle sous-tendant la « quête du réel » l’interpelle particulièrement. C’est moins le système en lui-même que la manière dont il s’incarne dans les destinées des individus et des collectivités qui l’intéresse.

 

Il a publié des textes de fiction dans Quartier F et Main Blanche. Il prend part à un groupe de recherche sur les « excès de fiction » et co-rédige un article sur les liens entre littérature et mathématiques.

Jean Monin, dit « Songecreux » (1302-1348), bourgmestre de Dijon, fit un rêve à propos du transport et du rôle que celui-ci devait jouer dans l’évolution de la société. En raison de sa dimension prémonitoire, il le relata à son meilleur ami, le théologien Beaudoin (1295-1348).

Dans le rêve, les connaissances humaines étaient devenues si pointues qu’il n’était presque plus possible d’être expert dans un domaine général (l’intendance, l’arithmétique, la médecine). On assistait donc à une division du labeur en champs spécialisés. Fini les médecins qui, autant pour la peste que pour un rhume, vous ouvraient indifféremment le ventre pour vous en retirer une coudée de tripes. Dorénavant, il y avait des spécialistes du dos, du cerveau, des os, capables d’interventions adaptées à la diversité des besoins. Or afin de justifier une telle spécialisation, il fallait rassembler, dans l’espace urbain, une population assez grande pour combler l’étendue de l’offre (sinon l’expert du cerveau aurait travaillé un jour par mois, faute de patients à traiter).

Le problème était bien sûr celui de l’accessibilité physique aux services. On pouvait entasser la populace dans des bâtiments toujours plus hauts, mais cette solution avait ses limites : l’exemple d’Icare le montrait bien. Ainsi, les villes faisaient face à un inévitable étalement, donc au problème du transport. Tout revenait à cela : le progrès scientifique et technique devait passer par la spécialisation, la spécialisation devait passer par la connectivité, et la connectivité devait passer par l’amélioration des transports. Cette amélioration, selon Songecreux, portait sur trois niveaux : les véhicules, les voies de circulation et l’organisation du système. Il fallait donc des véhicules plus rapides, des chaussées plus larges (au moins quatre voies chacune), disposées en quadrillé pour minimiser les détours, ainsi que des panneaux indicateurs assurant la cohabitation heureuse des hommes et des véhicules.

Le rêve prenait alors une tournure hautement ésotérique. L’accélération de la carriole n’avait rien à voir avec la taille et la qualité de l’attelage, les véhicules étant autopropulsés. Sans doute Songecreux avait-il été inspiré par l’ontologie héraclitéenne, selon laquelle le feu est la réalité du mouvement, puisque c’était en brûlant une huile à base de déchets organiques que le véhicule se mouvait de l’avant. Cette huile était enfouie dans les profondeurs de la Terre ; elle était le résidu millénaire de la putréfaction des matières végétales et animales. Ainsi, ces nouveaux véhicules étaient littéralement mus selon le cycle éternel de la vie et de la mort. L’extraction était extrêmement complexe : il fallait d’abord raser des sections importantes de forêt, puis creuser le mort-terrain pour atteindre les gisements quelques cinquante mètres en-dessous, avec des systèmes élaborés de leviers et de poulies. Le sable imprégné d’huile était placé dans d’énormes tambours rotatifs où il était mélangé avec de l’eau chaude et de la vapeur. L’huile se séparait du sable et se liait aux bulles d’air. On la récupérait sous forme de mousse, puis on la traitait encore, cette fois dans une espèce d’essoreuse géante. Du résultat, on retirait la couche du dessus, la plus pure, qu’on acheminait ensuite via des réseaux tubulaires longs de plusieurs milliers de lieues jusque dans les cités où elle était transformée en combustible pour les véhicules, ou alors mélangée avec d’autres types de roches pour former le revêtement sur lequel rouleraient lesdits véhicules, ces derniers pouvant atteindre – grâce à cette occulte alchimie – une vitesse de trois à quatre fois supérieure à celle d’un cheval au galop.

Songecreux avait vu la cité de demain : partout, des bolides propulsés par le feu héraclitéen, circulant à toute allure sur un quadrillage de bandes lisses occupant la majeure partie de l’espace habité afin de maximiser la connectivité entre les îlots humains. Le tout branché à un entrelacs de tubes souterrains injectant dans son organisme le flux constant d’énergie que nécessiterait son entretien . Quant aux rares piétons, ils étaient cantonnés à d’étroites bandelettes en marge des glorieuses routes.

Le bourgmestre, emporté par son récit, n’avait pas remarqué l’effroi qui avait tordu le visage de Beaudoin quand il avait commencé à parler de l’huile. « Par quelle magie noire… » prononça le théologien dans sa barbe (littéralement, car il l’avait très longue et broussailleuse). Interloqué, Songecreux se tourna vers Beaudoin. Ce dernier expliqua alors à Songecreux que plus jamais il ne devait parler de ce rêve, et que s’il contrevenait à cette injonction, lui, son ami, serait forcé de le dénoncer à l’inquisition. Il lui expliqua que la ressuscitation de matières mortes en énergie cinétique était perçue comme un acte de sorcellerie, car seuls les suppôts du Malin avaient le pouvoir de ranimer les cadavres. Il lui expliqua que ce n’était pas la cité de demain qu’il avait vue en rêve, mais bien une image de l’Enfer. Il ajouta, en guise de preuve, qu’aucun être humain normalement constitué n’accepterait de vivre dans une ville dont tous les espaces extérieurs seraient en permanence striés de bolides meurtriers, où l’expérience du dehors se résumerait à une fonction de déplacement.

Songecreux se mit à réfléchir, comme à son habitude, puis rétorqua (en moyen français, ici modernisé) : « Mais l’Enfer – et je vous promets que je ne dirai plus un mot sur ce rêve, mais laissez-moi glisser une dernière remarque – l’Enfer n’est jamais l’Enfer que par surprise. Car, en vérité, on s’habitue à tout. Il faut regarder nos vilains pour s’en convaincre, la soue dans laquelle ils vivent, leurs pustules, leur crasse. C’est qu’ils semblent contents, la plupart du temps ! Ne croyez-vous pas que l’on pourrait s’habituer à ma ville, aussi ? » Beaudoin lui fit signe de se taire, l’air nerveux. Il lui expliqua que, comme on ne devait pas creuser trop profondément dans la Terre, par peur de réveiller les démons, il fallait aussi se préserver de creuser le langage. Les mots tenaient un certain ordre, et parler librement d’Enfer, au risque d’en déplacer le sens, c’était ouvrir la porte au chaos. Il ajouta, avec un sourire se voulant amical (c’était un moyen de mettre fin à la conversation), que Songecreux méritait vraiment bien son surnom.

Moins d’un mois après son entrée à Dijon, en 1348, la peste noire tua Beaudoin et Jean Monin, dit « Songecreux ». Le médecin qui tenta de les sauver en leur ouvrant le ventre mourut lui aussi de la peste noire.