revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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L'urbanisme prospectif et la méthode C+K: une remise en question qui manque la cible

Judith Landry

Judith Iris Landry est titulaire d’un diplôme de maîtrise en urbanisme de l’Université de Montréal depuis 2018. Elle travaille actuellement dans une municipalité régionale de comté à titre d’aménagiste régionale. Elle s’intéresse aux questions de patrimoine urbain et d’environnement ainsi qu’à la place des femmes dans la ville.

Un atelier final à la maîtrise en urbanisme portant sur la méthode C+K (concept + knowledge) et l’économie circulaire semblaient représenter l’opportunité idéale pour les grandes remises en question qui nous laissent finalement pantois.

 

La méthode C+K est un excellent outil pour retourner toutes les pierres sémantiques et théoriques d’un sujet donné. Une équipe de réflexion suit un procédé itératif d’analyse et d’expansion des concepts et des connaissances associées : et voilà! l’innovation. On déconstruit une idée et on la reconstruit pour communiquer de nouvelles perspectives dans de surprenants énoncés, servant à propulser la mise en oeuvre de projets à caractère innovant. Quiconque aura pris le temps de lire un tableau compte-rendu d’un exercice de prospective aura pu s’extasier des énoncés produits, portant le nom tout à fait sérieux de « chimères ».

 

C’est sexy, la prospective. On se dit qu’il n’existe de limites que celles que l’on s’impose, que l’on peut régler tous les problèmes d’un quartier, que l’on peut sauver la planète, pour autant qu’on aie un horizon de 30 ans. Comme il sera bon, le temps où l’on n’aura plus à conduire de voitures et où l’on fera pousser des arbres dans les tours à bureaux. Je caricature, mais j’ai un message à faire passer.

 

La méthode C+K a des angles morts problématiques. Dans le monde idéal prospectif, on ne se préoccupe pas outre mesure des questions idéologiques. On ne s’en préoccupe pas du tout, à vrai dire. C’est comme si, dans les futurs possibles et désirables que nous imaginons à la chaleur de nos salles de cours, les mécanismes de pouvoirs disparaissaient d’eux-mêmes. On ne réfléchit alors pas aux réalités qui alimentent le privilège de certains aux dépens des autres. Qu’importe que les femmes ne soient pas en sécurité dans nos villes : nous voulons vivre, travailler, et nous divertir à moins de 250 mètres de chez soi.

 

Dans un article de 2014, Asli Daldal explique que, tant pour Gramsci que pour Foucault, le pouvoir n’existe que dans les rapports de forces.[1] Foucault va plus loin en soutenant que les mécanismes sur lesquels reposent le privilège de certains continuent de se perpétuer aussi longtemps que l’opprimé n’en a pas conscience. C’est un peu pour ça que je suis restée pantoise à la fin de l’atelier. On peut revisiter toutes les définitions possibles d’un terme, imaginer tous les besoins d’un acteur donné, tenter la beauté et la fonctionnalité, mais nous, les urbanistes, quelle est notre responsabilité face au public?

 

Je ne prétends pas avoir la réponse à cette question. Dans l’exercice de notre profession, nous basons nos recherches sur des postulats qui se transformeront bien avant que ne s’effacent les traces des décisions que nous aurons prises. Force est d’admettre que l’on ne peut pas se permettre de ne pas faire de prospective. Néanmoins, les luttes de pouvoirs qui me préoccupent sont des paramètres qui ne sont pas considérés comme pertinents dans ce type d’analyse. Il existe un danger à s’imaginer que l’on peut concevoir un système de toutes pièces sans l’humain et ses manies, et réinsérer ce dernier au moment de dévoiler les résultats. Voilà où se situe mon malaise. Je me demande encore si l’urbanisme prospectif et la lutte aux inégalités sont vraiment incompatibles, ou si nous ne devrions pas plutôt revoir la méthode C+K en premier lieu.

 

[1] Asli Daldal, «Power and Ideology in Michel Foucault and Antonio Gramsci : A Comparative Analysis», Review of History and Political Science 2 n°2 (2014) : 146-167