revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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L’impératif de l'idéalisme

Florence Clermont

Florence Clermont a complété un baccalauréat en droit avant de commencer, en septembre 2018, une maîtrise en urbanisme à l’Université de Montréal. Elle s’intéresse à tous les enjeux relevant de l’aménagement du territoire et aime penser la localité comme potentiel lieu de résistance collective contre l’individualisme et pour une transition vers des modes de vie engagés, respectueux de l’environnement et démocratiques.

En mars dernier, j’ai rencontré Nancy Shoiry, Directrice générale de la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM), une société paramunicipale à but non lucratif, autonome, créée par la Ville de Montréal avec la « mission de contribuer au développement économique et social de la Ville par la mise en valeur d’actifs immobiliers de nature résidentielle, institutionnelle, industrielle, commerciale et culturelle sur son territoire.[1] » Cette rencontre avait pour but d’échanger sur sa pratique et sur ses préoccupations professionnelles et de saisir les grands constats d’une carrière diversifiée dans le domaine de l’aménagement urbain. Alors que je me trouve sur les bancs d’école, je me demande quel rôle jouer dans la carrière que j’entamerai dans les prochaines années.

 

Depuis le début de sa carrière, Nancy Shoiry milite pour la réalisation de projets d’habitation abordables de qualité. La mixité sociale et le développement résidentiel durable lui tiennent à cœur. Après avoir occupé des postes de direction à la Ville de Montréal et à la Société du Vieux-Port de Montréal pendant une vingtaine d’années, elle est devenue Directrice générale de la SHDM en août 2015.

 

Nancy Shoiry s’est dirigée en architecture par intuition, il me semble. Lorsque je lui demande pourquoi elle a choisi cette discipline, elle admet que plus jeune elle aimait dessiner, qu’elle a même suivi des cours de dessin en perspective. Elle reconnait tout de même que cette profession de création l’attirait. À l’université, après une année en études libres, elle s’est inscrite en architecture où elle découvre un univers fascinant, grâce au programme de l’École d’architecture de l’Université Laval ainsi que lors de stages d’études à Londres et Boston. À la fin de ses études, elle pratique environ 5 ans dans le privé et dans le milieu communautaire avant de faire le saut dans le secteur public.

En début de carrière, Nancy Shoiry a travaillé en Suède. Elle constate que le pays a 30 ans d’avance sur Montréal. Des normes, des pratiques urbanistiques et environnementales ainsi que des modèles de gouvernance que l’on voit tranquillement gagner du terrain à Montréal aujourd’hui y étaient déjà mis de l’avant. Son constat me décourage quelque peu, mais mon désarroi n’est pas complètement partagé. Elle m’explique, pendant l’heure qui suit, pourquoi elle demeure idéaliste et ce qui confère un sens à sa profession malgré les nombreux obstacles.

La satisfaction que tire Nancy Shoiry de son travail vient des « petits pas ». Longtemps, elle a poussé pour des idées différentes de la pratique d’urbanisme conventionnelle et du cadre réglementaire. La notion de partenariat avec les promoteurs privés dans la réalisation de projets a été au cœur de ses négociations. Même chose pour l’intégration de considérations environnementales dans les projets immobiliers et urbains qui s’est faite graduellement par le biais de stratégies et de politiques municipales. Elle reconnaît que la réglementation de la ville évolue plus rapidement que la ville elle-même. Nancy et moi convenons que les porteurs de projets ne devraient pas limiter leur créativité aux règlements en vigueur. Pour reprendre ses mots, « à cause de la bureaucratie, on frappe des murs […]. Il faut avoir une vision plus large et maîtriser les arguments et les données pour réaliser cette vision ou l’adapter selon les contraintes ». Elle avoue donc que la satisfaction vient également du fait de trouver le moyen « d’y arriver, de faire avancer sa vision ». Cela implique d’être stratégique, de transposer les programmes de la ville au projet désiré et de bien en vendre les attributs auprès des bonnes personnes. « Tout le monde a un pouvoir d’influence, il faut savoir comment l’utiliser et connaître qui sont nos alliés. », dit-elle. D’après Nancy, mobiliser les gens autour d’idées est l’une des clés pour mener de bons projets à terme, bien qu’elle reconnaisse que l’aspect financier d’un projet devient souvent le facteur le plus déterminant. De là, l’importance des arguments et des indicateurs de valeurs des investissements.

Je soulève dans ses propos qu’un cadre réglementaire sans vision est délétère pour la ville. Il ne faut pas se leurrer, certaines dispositions réglementaires et contextes politiques sclérosent la réalisation de projets de qualité à Montréal. Selon Nancy, c’est en matière de qualité que Montréal aurait fait preuve d’une trop grande lassitude. Je lui demande alors ce qui constitue un projet de qualité. Avec certitude, elle me répond : « Un projet qui crée une expérience. L’expérience au sens large. Son insertion et sa contribution à son milieu d’implantation, le sens du projet pour le quartier. L’interface entre le bâtiment et le quartier. » J’adhère à cette opinion et c’est pour moi la preuve que les disciplines de l’urbanisme et de l’architecture doivent se parler et travailler ensemble. Comment se fait-il que les étudiants de ces deux disciplines ne soient pas appelés à concevoir des projets ensemble à la faculté? Si Nancy exprime par ses propos que le marché du travail commande conciliation et multidisciplinarité, pourquoi est-ce que le cheminement académique ne le prévoit pas? J’estime que ce cloisonnement de l’apprentissage n’a pas lieu d’être.

Lorsque je l’interroge sur les défis en territoire montréalais, elle soulève notamment « l’itinérance, le vieillissement du parc locatif montréalais » et le transport. De plus, elle pointe du doigt le manque d’expertise en finances pour mesurer la valeur et les retombées économiques d’un projet avec des composantes dites durables. Pour elle, c’est évident: « l’avenir, c’est d’être en mesure de changer les pratiques et de réaliser la portée des décisions autant d’un point de vue de la qualité de vie des usagers que de la valeur de l’investissement pour la société ». Comment convaincre les promoteurs d’investir dans un projet de développement durable? Comment les amener à considérer le capital social dans leurs projets?

Enfin, lorsque je lui demande ce qu’elle souhaite pour Montréal, elle me répond « que les terrains publics, que les grandes propriétés en transformation, demeurent publics […], qu’un terrain soit pris en charge avec une vision, pour en faire un projet exemplaire. » Elle ajoute qu’il est de la responsabilité des gouvernements d’investir les terrains excédentaires dont ils sont propriétaires dans la réalisation de projets publics. À ses dires, la réalisation de projets exemplaires, tels le Quartier international ou le Quartier des spectacles de Montréal, donnent le ton et démontrent qu’il est possible de faire des projets en partenariat. À la fin de notre conversation, je reste avec le sentiment que, confrontés à un système qui témoigne d’une inertie en raison de son décalage par rapport à l’écosystème la ville, nous devons nous activer pour y insuffler un vent nouveau, même si cela prend du temps. L’idéalisme pragmatique et stratégique m’apparaît la meilleure arme pour apporter des changements. D’après Nancy, des changements sont en train de s’opérer au niveau « de la démocratisation et des valeurs durables. »

 

[1] Ville de Montréal, « Société d’habitation et de développement de Montréal », 22 septembre, 2016, http://www1.ville.montreal.qc.ca/banque311/content/soci%C3%A9t%C3%A9-dhabitation-et-de-d%C3%A9veloppement-de-montr%C3%A9al-shdm