revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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Free/open source city: l’espace de production de la transaction accélérée

Samuel Gendron-Fortier

Amateur de cinéma, de sciences, de nouvelles technologies, de jeux de plateau, de jeux vidéo et de bandes dessinées, Samuel Gendron-Fortier enrichit constamment ses démarches de conception architecturale à l’aide de leçons tirées de ces disciplines. Présentement, il tente de combiner programmation, outils procéduraux, interaction en temps réel et architecture.

FREE / OPEN-SOURCE CITY est une mégastructure qui peut atteindre 750 m de longueur par 140 m de largeur lorsqu’elle est entièrement déployée. Cela correspond aux dimensions maximales permises par le site sur lequel elle est implantée. Ce site du quartier Pointe-Saint-Charles, ceinturé de la rue Wellington et du bassin Peel et transpercé par la rue Bridge et les chemins de fer du Canadien Pacifique, se présente comme une friche industrielle, un vide au croisement de plusieurs zones urbaines et d’axes de transport de vitesse variable.

 

Cette mégastructure ne prétend pas proposer de solution miracle aux questions posées aujourd’hui avec l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) dans les secteurs de production. Elle propose plutôt de mettre en scène un mode de travail unique, qui repose sur la cohabitation et la coopération entre humains, robots et IA.

 

La qualité de vie du travailleur est-elle augmentée par ces rencontres? Qu’arrive-t-il aux données personnelles gérées par une IA? L’humain est-il conscient du plein contrôle de l’IA sur son environnement?

 

Cette réflexion est portée par l’observation et l’analyse de l’univers entourant une technologie plutôt récente : le blockchain. C’est l’un des nombreux systèmes qui se cachent derrière les cryptomonnaies comme Bitcoin ou Ethereum. Malheureusement, plusieurs startups s’en servent comme simple pitch de vente pour accroître leurs revenus très rapidement, mais le blockchain est bien plus que cela. Il permet d’effectuer des échanges sans la présence d’une tierce partie. Il transfère la notion de confiance de ces transactions de la grande institution financière à l’algorithme. Le réseau décentralisé mise sur l’ouverture, la traçabilité, la transparence et la sécurité. De nos jours (il faut dire que le blockchain a déjà beaucoup changé depuis sa création en 2009), la technologie se propage dans plusieurs secteurs économiques. En plus de la monnaie, on peut y troquer des objets, des services, des superficies, des volumes, de la puissance informatique et même de l’énergie.

Et si Montréal adoptait les principes et les valeurs mis en jeu par cette technologie?

Rapidement, plusieurs scénarios se présentent. L’économie de partage pourrait être valorisée et récompensée; les logements pourraient se distribuer en plusieurs points dans la ville, de sorte qu’à chaque jour, un individu puisse se retrouver chez lui à un endroit différent du lieu où il se trouvait la veille, selon son parcours quotidien; la construction urbaine pourrait devenir instantanée, de sorte qu’au 50e étage d’une tour à bureaux apparaisse soudainement une passerelle pouvant se connecter à la tour voisine, pour répondre à des besoins fonctionnels.

FREE / OPEN-SOURCE CITY utilise ce Montréal potentiel comme trame de fond pour proposer une réflexion sur les espaces de production qui pourraient exister dans ce contexte caractérisé par l’accélération et le mouvement des données.

Comment gérer tous ces éléments qui se croisent et s’échangent? L’espace de production est déterminé par une IA. C’est elle qui reçoit, filtre, traite et distribue les données en mouvement. Elle le fait pour comprendre le marché actuel, voir même pour le prévoir et l’influencer. Au fil des jours, semaines et années, elle pourra proposer des changements dans le type de production. Pour répondre à ces remaniements, l’IA fait appel à un arsenal d’assistants robotiques, en plus d’une main d’œuvre de type flashmob : des travailleurs, volontaires, à usage unique. Ceux-ci cèdent leurs informations personnelles en échange d’un horaire de travail et d’un salaire qui varient en fonction du temps et de l’énergie investis dans un quelconque projet. Plus l’usine est bien réputée dans la ville, plus la récompense du travailleur est grande, à l’image des logiciels free / open-source.

Comment l’accélération des transactions peut-elle influencer la forme architecturale? Une série d’images abstraites a été superposée à la friche industrielle située à Pointe-Saint-Charles. Transformées en animation, ces images deviennent des couches d’informations supplémentaires, donnant une nouvelle lecture temporelle et spatiale de l’échelle du bâti existant, des connexions urbaines et du mode d’implantation possible. Ainsi, l’intervention est lue comme une série de coupes transversales dans un site longitudinal. Chacune de ces sections comprend une interface de travail entre l’humain et le robot, entre le vide et le plein.

C’est dans cette série de coupes que le programme et la forme se rencontrent. Quinze murs gigantesques glissent sur des rails et portent les espaces servants avec eux : entreposage, mécanique, structure, planchers escamotables, salles de production robotisées, centres de données et circulation robotique. Ces murs deviennent des phares dans l’espace urbain.

Entre les murs gigantesques se trouve l’espace de production des travailleurs, qui correspond à une série de volumes simples déterminés en fonction de la configuration des murs et des planchers. L’enveloppe, composée d’un treillis métallique, de parois opaques, de parois transparentes et d’une membrane de protection translucide et malléable, permet à la fois de répondre aux mouvements du bâtiment et aux besoins en éclairage naturel.

C’est dans cet espace de production que se trouve l’interface entre l’humain et le robot, dont les échanges sont divers. Ces interactions peuvent être banales, par exemple lorsqu’un humain  a besoin d’un outil particulier. Cet outil peut être imprimé en 3D et livré par le robot. Le robot peut aussi s’impliquer dans des échanges plus complexes en assistant l’humain dans des tâches qui nécessitent un effort physique considérable ou une précision sans faille.

 

Dans ce contexte où les assistants robotiques et les humains travaillent ensemble, comment pouvons-nous garantir nos privautés?

 

Pour échapper à la surveillance omniprésente des IA, des salles faraday, pièces assemblées de façon à bloquer tout signal informatique, pourraient être introduites dans l’algorithme de mouvement du bâtiment. Peu importe la configuration des murs et des planchers de l’usine, l’humain aurait droit à la tranquillité.