revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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De la beauté

Émilie Joly

Émilie Joly a étudié et travaillé dans le domaine des communications avant de prendre conscience de sa passion pour la planification urbaine. Pour elle, la communication et l’urbanisme sont intimement liés puisque la communication est un outil puissant et indispensable à maîtriser pour œuvrer auprès du public. Elle est toujours à la recherche de nouveaux projets et de conversations intéressantes pour explorer l’urbanisme, l’architecture et l’aménagement.

L’idée m’est venue de provoquer une conversation entre deux étrangers pour explorer un sujet qui m’habite : le beau. Les beaux endroits augmentent mon niveau de bonheur quotidien. Je suis sensible à l’esthétique des lieux que je fréquente. J’aime les photographier, les documenter, les garder en mémoire. Est-ce que la beauté des espaces contribue vraiment à rendre les gens heureux?

 

Pour explorer cette question, je suis allée à la rencontre de deux personnes qui ont beaucoup en commun, dont le même nom : Simon Barrette. L’un est architecte, travaillant dans le domaine depuis plusieurs années. L’autre est étudiant en génie et photographe amateur, passionné par l’architecture depuis son enfance.

 

J’ai pris l’initiative de réunir des personnes que je connaissais à peine. Et si la conversation stagnait ? Ma nervosité était infondée. Après une heure d’échanges fascinants, j’étais sur mon petit nuage. C’était au-delà de tout ce que j’avais imaginé.

 

L’architecte nous a accueillis dans ses bureaux, chez Lemay, un jeudi midi. « Il faut juste se lancer ». L’architecte a plongé le premier, tête première dans la conversation. « C’est une question, dans les études ou même dans la vie professionnelle, à laquelle nous sommes confrontés chaque jour. C’est une question que plusieurs architectes se posent récemment. » Il a tout de suite affirmé qu’il n’avait pas de réponse universelle à m’offrir. Qu’elle n’existait pas, en fait, que la beauté était avant tout un regard personnel. Il ne s’en doutait peut-être pas, mais il venait de mettre le doigt sur le fil conducteur de nos échanges.

 

Les couleurs

 

Le photographe nous racontait sa propre relation avec la beauté des lieux qu’il visite au quotidien. « Récemment, ça a été plutôt une relation amour/haine. » Il expliquait qu’à la Polytechnique, l’université qu’il fréquente, deux pavillons s’opposent. L’un, plus ancien, est gris, beige pâle et peu lumineux. L’autre, plus récent, est rempli de couleurs vives et très ensoleillé. « J’en suis arrivé à un constat, cette semaine. Je me suis assis dans un local et je me suis dit : je n’ai pas envie d’être ici. » Pas qu’il manque de motivation pour la vie académique, au contraire. C’est son environnement qui affecte son état d’esprit. Les couleurs et la lumière naturelle semblent avoir un pouvoir sur son bien-être.

 

Dans les bureaux de l’architecte, c’est manifeste : une attention particulière a été portée à l’ambiance. Les pièces sont dégagées et lumineuses. Les couleurs sont douces et apaisantes. Le photographe les compare aux teintes tantôt ternes tantôt agressives des locaux de l’université. L’architecte nous explique qu’il a remarqué, dans sa pratique, un attachement intemporel et universel pour les matériaux nobles : le bois, le verre, la pierre. Les bâtiments construits avec ces matières premières résistent mieux au passage des années. Souvent, faute de moyens financiers, les architectes se rabattent sur les couleurs vives ou les murs d’accent, qui vieillissent moins bien, pour susciter des sensations. L’architecte préfère tendre vers l’épuré, le blanc, le minimal. « J’essaye de faire perdurer mon travail dans le temps. »

 

La temporalité

 

L’architecte note que la question de la temporalité est moins posée pour les églises ou les cathédrales. Elles font partie du décor, nous les trouvons encore magnifiques. Il rappelle qu’elles ont été construites dans un tout autre contexte. À l’époque, la conception et la construction étaient des processus colossaux. Les monuments étaient érigés pour la vie, pour servir des générations et des générations. « La façon de construire, aujourd’hui, est différente. Nous construisons rapidement, dans l’instantané. Si ça ne fait plus dans dix ans, nous n’aurons qu’à démolir. »

 

Nous nous questionnons et le photographe donne l’exemple de la bibliothèque de l’Université de Vienne, conçue par Zaha Hadid. Toute blanche et toute en courbes, le photographe la trouve époustouflante et impressionnante. « Je me demande un peu comment ça va vieillir, comment ses constructions vont être perçues dans 30 ou 40 ans. » L’architecte raconte qu’il a déjà visité, avec son frère, l’une des bibliothèques qu’il a lui-même réalisées. « Après le tour, il m’avait dit : franchement, je n’aime vraiment pas ça, c’est trop blanc, aseptisé, froid. » Une personne perçoit un bâtiment comme épuré et grandiose, l’autre le trouve stérile et peu impressionnant. Comment ces deux visions peuvent-elles s’opposer ? Certaines personnes auraient-elles une sensibilité innée à leur environnement ?

 

La sensibilité et l’imperfection

 

« Ça se ramène à la personne que tu es. » Le photographe nous raconte qu’il va instinctivement chercher à s’installer dans les cafés de troisième vague, qui apportent un soin particulier à leur décor. Pourtant, certaines personnes choisissent de fréquenter d’autres cafés moins esthétiques. Seraient-elles moins sensibles à leur environnement ? Elles ne ressentiraient peut-être pas ce besoin de s’entourer de beaux endroits. L’architecte avance que ces personnes  sont peut-être plus réceptives à l’ambiance ou à la nostalgie. Il donne l’exemple d’un vieux restaurant, proche de ses bureaux, où il décide d’aller plutôt que dans les cafés branchés. « Les banquettes sont défoncées, ce n’est pas confortable. Et pourtant, j’y vais dès que j’en ai la chance. J’aime ça, je m’y sens bien, je ne peux même pas l’expliquer. Est-ce que je trouve ça beau ? Ce n’est même pas la question. C’est une question de perceptions intérieures. » L’architecte, visiblement, serait sensible autant à l’environnement qu’à l’ambiance.

 

Il nous explique ensuite que la sensibilité va dans les deux sens. Qu’il ne faut pas trop en demander et qu’il ne faut pas s’attendre à une ouverture exceptionnelle de la part de tout le monde. « Quand je crée quelque chose, c’est à moi d’être altruiste dans ma façon de travailler. Quand un bâtiment a été conçu avec une certaine sensibilité, les gens vont être capables de le ressentir. » Notre subconscient pourrait percevoir le respect, la volonté et l’effort derrière une réalisation. Par nos échanges, nous revenons à la temporalité, au temps dédié à réfléchir qui prendrait une place encore plus grande dans notre rapport à la beauté. Au fil de nos discussions, nous revenons à cet instinct, que tout le monde posséderait, pour percevoir les nuances de l’environnement et de l’ambiance.

 

L’architecture serait donc un domaine altruiste. « Notre métier est pour les autres. » L’architecte pense que le vrai client ne serait pas seulement le promoteur, ce serait aussi toute la communauté, toute la ville. « J’ose croire que quand c’est fait de manière consciencieuse et sensible, ça se ressent. J’ose croire. » Il aime toujours faire des croquis à la main, en dépit des nombreux logiciels qu’il pourrait utiliser. Pour le côté humain, sensible, imparfait. « C’est fascinant, ça nous touche de voir un dessin qui a été fait par une main. De voir que la ligne n’est pas droite, de sentir l’individualité dans le trait. » Le photographe nous explique son choix de continuer de prendre des notes à la main, malgré la disponibilité des technologies. « La part d’humanisme et d’imperfection est importante. La part nostalgique de l’écriture aussi. » Le trait permettrait de ressentir l’humain, le travail derrière le texte ou le visuel. « Ça vient nous toucher, ça vient nous émouvoir. » Nous revenons tranquillement à l’architecture. « C’est au-delà de dire : c’est beau ou c’est pas beau. Il y a une part sentimentale. »

 

L’expérience

 

Nous parlons des visuels présentés par les architectes pour illustrer leurs projets. « Ils sont de plus en plus réalistes, tellement que ce n’est plus la réalité. Ce n’est plus le bâtiment qui est présenté, mais les gens, le ciel, le soleil qui sont mis en scène. » Même chose pour les photographies, hautement retouchées, qui n’arrivent pas à représenter l’architecture avec justesse. « L’architecture prend tout son sens quand elle est expérimentée. Elle est faite pour être vécue. C’est dans l’expérience qu’il est possible de juger s’il y a beauté ou pas, ou plutôt s’il y a sentiment ou pas. » Dans les photographies, l’architecture serait mise en scène et les émotions fabriquées. Pendant une visite, le bâtiment est réel, imparfait et les émotions sont brutes.

 

Le photographe regarde souvent des images d’architecture sur les réseaux sociaux. « Clairement, j’ai un plus grand sentiment de connexion avec mes propres photos. Pour moi, ce sont avant tout des souvenirs des endroits que j’ai visités. » Il nous raconte que pour planifier ses voyages, il aime utiliser le guide Routard, qui n’est pas illustré. En lisant les descriptions plutôt que de regarder des photos parfaites, il évite de se créer des attentes irréalistes. « Quand tu rentres dans un bâtiment pour la première fois, il y a toute l’ambiance qui t’imprègne et c’est un sentiment extraordinaire. » Nous continuons de discuter des photos d’architecture, qui sont souvent prises dans des angles impossibles. Les points de vue présentés par les images de drone sont inatteignables. « Retournons à l’échelle humaine. Et l’humain revient à l’émotion, au sentiment. »

 

La grande question

 

L’architecte nous confronte. Parler de beauté nous limite. « Nous devrions chercher à aller plus loin dans notre réflexion. Quand tu me dis que tu aimes ça, qu’est-ce que tu veux dire ? Quand tu me dis que quelque chose est beau, qu’est-ce que ça veut dire pour toi ? Je me rends compte que c’est directement relié à nos émotions. » Parler de la beauté ou de notre appréciation serait donc un échappatoire pour éviter une introspection. La beauté ne nous rendrait donc pas uniquement heureux. La beauté nous fait ressentir toute une gamme d’émotions, nous rappelle des souvenirs, nous véhicule une histoire. « En tant que futurs urbanistes, architectes, photographes, créateurs, nous devons essayer d’aller au-delà de la beauté. »

 

Dans les jours suivant cet échange enrichissant, je réécoute la conversation plusieurs fois. Les propos de l’architecte et du photographe occupent mes pensées. À un moment, je me surprends à vouloir répondre « c’est beau » à une photo sur les réseaux sociaux. Je me ravise. Je prends quelques minutes pour réfléchir à l’émotion qu’elle m’évoque et j’écris plutôt « ça m’apaise ».

 

Essayons de développer ce réflexe et d’élargir notre vocabulaire, pour explorer les sentiments que les « belles » choses nous évoquent. Je vous invite à tenter un exercice : la prochaine fois que vous êtes sur le point de dire que vous aimez ou que vous trouvez belle une chose, arrêtez-vous. Prenez le temps de mieux définir ce que vous ressentez.