revue PERCEPTIONS - No. 01 - LE SENS

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Assurer la résilience de nos centres-villes

Benjamin Brochu LeCouffe

Avant de débuter sa maîtrise en urbanisme, Benjamin a effectué un baccalauréat en science politique à l’Université de Montréal. Il s’est alors intéressé à divers sujets politiques, notamment les conflits armés et les politiques sociales. Le saut vers l’urbanisme s’est concrétisé à la suite de longues réflexions sur la vie, le patrimoine urbain et la ville. Il s’intéresse plus spécifiquement aux milieux de vie urbains et à la façon de les améliorer. 

Comme chaque année depuis 1995, Chicoutimi accueille le Festival international de courts métrages REGARD. Durant cette fin de semaine, Saguenay devient en quelque sorte le pôle culturel du Québec, avec des centaines de cinéphiles de partout dans la province qui viennent voir ce qui se passe en « région ». La rue Racine, toujours considérée comme la Main de Chicoutimi, devient alors l’épicentre de cette kermesse du film. Les bars sont évidemment bondés de monde et la bière de la Voie Maltée coule à flots. Le festival permet de découvrir cette artère qu’est la rue Racine, avec sa beauté et ses imperfections.

C’est au 20e siècle, alors que l’industrie forestière assure l’essor économique de la région, que Racine devient l’endroit où s’établissent les commerçants du coin (figure 1). Quand on regarde des photos d’époque, on y voit les éléments classiques d’une rue commerciale. Les vieilles voitures Ford, quelques charrettes ici et là et des devantures de magasins. Comme pour la majorité des villes nord-américaines, la voiture et la prospérité d’après-guerre frappent fort au Saguenay. C’est à cette époque des Trente Glorieuses que Chicoutimi voit l’arrivée de la Place du Royaume, cet immense centre commercial en bordure du Boulevard Talbot. La suite de l’histoire vous la connaissez : les boomers délaissent la traditionnelle rue Racine pour aller faire leurs emplettes au Steinberg de la Place du Royaume. L’étalement urbain se manifeste à Chicoutimi, comme dans pratiquement toutes les villes du Québec. C’est le triste effet que la voiture a sur nos villes. Il nous appartient de rectifier le tir.

 

À Chicoutimi, il semble que la Ville n’ait pas compris le potentiel de sa Main. Il suffit d’une seule visite dans la ville pour remarquer le Manoir Champlain, cette immense résidence pour aînés qui borde la rue et qui donne froid dans le dos. L’idée d’une résidence pour personnes âgées n’est pas mauvaise en soi, mais nous devons nous assurer que cette dernière s’intègre au cadre existant. Si on observe la rue, on peut voir de nombreux immeubles en briques, plusieurs datant du début du siècle dernier. L’édifice Laflamme ou le bâtiment de la Banque de Montréal, situés à quelques dizaines de mètres à peine de la résidence, en sont de bons exemples (figure 2). Ce sont ces immeubles qui donnent un caractère unique à la rue. Plutôt que d’opter pour de la brique ou des matériaux modernes qui viendraient donner un contraste intéressant, le promoteur de la résidence a choisi le tristement célèbre clapboard de vinyle beige et le revêtement en fausse pierre. Le tout ressemble à un McMansion banlieusard  gonflé aux stéroïdes qui cache la vue sur la rivière Saguenay pour les maisons situées en amont. Exactement le genre de trucs qui ne passerait pas un test antidopage et qui devrait faire sourciller un architecte. Pourtant, il existe actuellement un règlement sur les plans d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) à Saguenay. C’est à se demander comment un tel projet a pu passer l’évaluation du Comité consultatif d’urbanisme de la ville.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, la résidence s’est agrandie en 2018 et a fini par engloutir la Maison Bossé, l’un des plus vieux bâtiments historiques de la rue (figure 3). L’annonce de la démolition de la maison avait pourtant résonné fortement chez les citoyens, comme en témoigne la manifestation du 28 octobre 2018 qui dénonçait le manque de considération de la ville pour son patrimoine bâti[1]. Un conseiller municipal a, de son côté, mentionné que la ville avait autorisé à contrecœur la démolition de la propriété. Il semblerait que cette dernière, en raison des travaux menés durant son histoire, n’était pas admissible à un statut qui la protégerait. Quoi qu’il en soit, la maison n’existe plus à l’heure actuelle.

Au-delà de ce qu’il se passe à Chicoutimi, il est important de questionner notre relation avec le patrimoine bâti au Québec. Contrairement à la majorité des pays européens, l’on possède peu de bâtiments de plusieurs centaines d’années. Néanmoins, il existe une réelle valeur à nos bâtiments et il importe de les conserver. Le renouvellement de la ville ne devrait pas se faire au détriment des bâtiments qui ont traversé les époques. Nous devrions chercher, avant toute autre chose, à trouver des utilités contemporaines à nos vieilles bâtisses. Comme on l’a malheureusement appris avec Chambly et la Maison du patriote Boileau, il ne faut pas tenir nos vieilles maisons pour acquises.

Il est nécessaire de penser à la pérennité de nos centres-villes. Investir pour garder nos artères commerciales en santé rapporte plus que ce qu’il n’en coûte. On sait maintenant que le centre commercial est un modèle qui a fait son temps et que le « magasinage » du futur sera probablement à nouveau sur des artères chaleureuses et vivantes. Nos centres historiques méritent mieux qu’un revêtement cheap de clapboard beige.

[1] Radio-Canada. 2018. « Manifestation pour dénoncer la démolition de la maison Bossé ». Radio-Canada (Chicoutimi), 28 octobre.